⚡ Problématique
L'Afrique abrite une richesse linguistique sans égale à l'échelle mondiale : avec plus de 2 000 langues vivantes représentant environ 30 % des langues du monde, le continent constitue le berceau de la diversité linguistique de l'humanité (Ethnologue / SIL International, 2024). Pourtant, cette diversité est quasi absente des systèmes d'intelligence artificielle dominants. Une analyse conduite par Joshi et al. (2020) dans le cadre de la conférence ACL a classifié les langues du monde en six catégories selon leur niveau de ressources numériques disponibles pour le traitement automatique du langage naturel (NLP) : la grande majorité des langues africaines se retrouve dans les deux catégories les plus basses (Class 0 et Class 1), caractérisées par une absence quasi totale de données d'entraînement, de corpus annotés et d'outils NLP fonctionnels. Les grands modèles de langage (LLM) tels que GPT-4, Llama ou Gemini sont entraînés sur des corpus massivement dominés par l'anglais — qui représente à lui seul plus de 50 % des données du Common Crawl —, tandis que les langues africaines n'y représentent collectivement qu'une fraction inférieure à 1 % (Kreutzer et al., 2022, TACL).
Cette marginalisation numérique produit des effets concrets et documentés sur l'accessibilité des outils d'IA pour les populations africaines. Les assistants vocaux, les correcteurs grammaticaux, les moteurs de traduction automatique et les chatbots pédagogiques fonctionnent de manière satisfaisante en anglais, en français ou en arabe, mais restent inopérants — ou profondément défaillants — pour le swahili, le haoussa, le yoruba, le fon, le wolof ou le bambara, qui comptent pourtant des dizaines à des centaines de millions de locuteurs. Le rapport No Language Left Behind de Meta AI (2022) a constitué une avancée notable en développant un modèle de traduction couvrant 200 langues dont une cinquantaine de langues africaines, mais les performances restent significativement inférieures pour ces dernières, faute de données d'entraînement suffisantes et de qualité vérifiable. L'UNESCO recense par ailleurs 417 langues africaines comme menacées ou en danger critique d'extinction (UNESCO World Atlas of Languages, 2023) — et l'absence de ces langues des systèmes d'IA accélère leur marginalisation numérique et sociale.
Dans le domaine de l'enseignement supérieur et de la recherche, les conséquences de cette exclusion sont particulièrement profondes. Les étudiants et chercheurs qui s'expriment principalement en langues locales n'ont accès à presque aucun outil d'IA fonctionnel dans leur langue maternelle. La communauté de recherche Masakhane — fondée en 2019 et réunissant plus de 800 chercheurs africains — a documenté ces déficits et développé des jeux de données et modèles NLP pour une soixantaine de langues africaines (Nekoto et al., 2020 ; Adelani et al., 2021) ; mais ces efforts pionniers restent largement insuffisants au regard des 2 000 langues du continent et de l'accélération technologique des grands modèles d'IA propriétaires. Sans investissements massifs et coordonnés dans la constitution de corpus linguistiques africains de qualité, le risque est grand de voir l'IA renforcer les inégalités existantes plutôt que de les résorber.
🔍 Questions de recherche à explorer
Les questions ci-après sont proposées à titre indicatif et non limitatif ; le chercheur reste libre d'identifier et d'approfondir toute autre problématique qu'il jugera pertinente au regard de ce sous-thème :
- Comment développer des corpus linguistiques numériques de qualité pour les langues africaines à faibles ressources, et quelles méthodologies participatives — impliquant locuteurs natifs, universités et communautés locales — sont les plus efficaces pour leur constitution à grande échelle ?
- Dans quelle mesure les modèles de langage multilingues existants (mBERT, BLOOM, NLLB-200) sont-ils adaptables aux langues africaines, et quelles architectures spécifiques permettraient de mieux capturer leurs structures morphologiques, tonales et agglutinatives particulières ?
- Comment intégrer les langues africaines dans les outils d'IA pédagogique — chatbots éducatifs, générateurs de contenus, outils de correction automatique — pour garantir un accès équitable à l'IA dans l'enseignement supérieur africain, y compris dans les zones rurales et à faible connectivité ?
- Quels modèles de gouvernance linguistique permettraient aux communautés africaines de contrôler l'usage de leurs langues dans les systèmes d'IA, notamment pour prévenir l'exploitation commerciale non consentie de leurs données linguistiques et garantir leur souveraineté épistémique ?
🎯 Objectifs du sous-thème
Ce sous-thème vise à analyser l'état de la représentation des langues africaines dans les systèmes d'intelligence artificielle et à identifier les obstacles techniques, économiques et institutionnels qui freinent leur intégration dans les outils d'IA éducatifs et de recherche ; à documenter et valoriser les initiatives existantes — Masakhane, Mozilla Common Voice, AfroNLP, Meta NLLB — ainsi que les recherches conduites par des chercheurs africains pour constituer des ressources linguistiques numériques pour les langues du continent ; et à formuler des recommandations concrètes pour que les universités africaines deviennent des acteurs souverains du développement de l'IA multilingue africaine, en s'appuyant sur leurs propres langues, savoirs et épistémologies, en cohérence avec la Stratégie Continentale IA de l'Union Africaine (2024) et les objectifs de l'UNESCO pour la préservation de la diversité linguistique mondiale.
Sources : Ethnologue / SIL International (2024). Languages of the World, 27th edition. Dallas : SIL. — Joshi, P. et al. (2020). The State and Fate of Linguistic Diversity and Inclusion in the NLP World. Proceedings of ACL 2020, pp. 6282–6293. — Kreutzer, J. et al. (2022). Quality at a Glance: An Audit of Web-Crawled Multilingual Datasets. Transactions of the Association for Computational Linguistics (TACL), 10, 50–72. — Meta AI (2022). No Language Left Behind: Scaling Human-Centered Machine Translation. arXiv:2207.04672. — UNESCO (2023). World Atlas of Languages. Paris : UNESCO. — Nekoto, W. et al. (2020). Participatory Research for Low-resourced Machine Translation: A Case Study in African Languages. Findings of EMNLP 2020. — Adelani, D. et al. (2021). MasakhaNER: Named Entity Recognition for African Languages. TACL, 9, 1116–1131. — Mozilla Foundation (2024). Common Voice Dataset. commonvoice.mozilla.org.